Ministre de l'Intérieur
Conseiller régional de Nouvelle Aquitaine
Tribune – « L’autre modèle allemand »

Dans une tribune au « Monde », l’ancien ministre de François Hollande, né d’un père allemand et d’une mère française, constate que, si tout n’est certes pas parfait outre-Rhin, l’exercice du pouvoir y est nettement plus démocratique qu’en France.

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« Matthias Fekl : l’Allemagne, « une démocratie à bien des égards exemplaire »

Wir wollen mehr Demokratie wagen ». « Nous voulons oser plus de démocratie » : de la déclaration de politique générale de Willy Brandt en 1969, je retiens cette phrase qui exprime l’une des ambitions allemandes après 1945. Au sortir de la barbarie absolue, la démocratie était un pré-requis pour être réadmis parmi les nations civilisées. Depuis, l’Allemagne s’est employée avec succès à devenir une démocratie à bien des égards exemplaire.

Les ombres au tableau ne manquent pas : des réformes menées avec brutalité par la gauche au pouvoir ; un chômage certes bas, mais une société fracturée par des inégalités croissantes, les mini-jobs et des salaires qui stagnent ; des excédents budgétaires et commerciaux, mais un sous-investissement chronique en infrastructures publiques ; une extrême-droite qui progresse et une social-démocratie en crise – tout n’est pas parfait outre-Rhin ! Je suis frappé par ce paradoxe : ceux qui invoquent le « modèle allemand » pour justifier les attaques contre notre Etat-Providence font l’impasse sur ces réalités, et ils oublient l’essentiel : une démocratie moderne, atout majeur du pays.

Au niveau politique, représentativité du parlement, stabilité des majorités et efficacité gouvernementale vont de pair. Le Bundestag est au cœur de tout ; l’exécutif en émane et son action est contrôlée par lui, y compris en matière régalienne, comme pour le renseignement ou l’engagement des forces armées. C’est l’enceinte des grands débats publics portant sur le fond. Il joue un rôle majeur dans l’appropriation citoyenne des grands enjeux qui engagent l’avenir du pays. Anecdote parlante : sous la coupole du Bundestag dessinée par Norman Foster se trouve non un club parlementaire mais… un café ouvert au public. Les grandes conférences de presse se tiennent à l’invitation et selon des modalités déterminées par les journalistes, dans les locaux de leur association, la « conférence de presse fédérale ».

Même constat pour l’Europe. Lorsque j’étais au gouvernement, j’ai été marqué par les tentatives récurrentes de la technocratie nationale pour s’accaparer les dossiers européens, et par sa méfiance à l’égard des représentants démocratiquement élus. Si j’ai souhaité aller à de nombreuses reprises devant notre parlement pour rendre des comptes, mon homologue allemand, lui, en avait l’obligation : c’est un plus pour la démocratie européenne, et même pour les négociateurs, qui peuvent invoquer le soutien de leur parlement à leur position, et l’obligation de lui référer de tout changement éventuel.

Un réel sentiment démocratique irrigue le pays. Les dirigeants exercent le pouvoir avec une relative simplicité. Le « patriotisme constitutionnel » cher à Jürgen Habermas n’est pas un vain mot : il signe l’attachement des Allemands à leur charte des droits fondamentaux et à l’organisation démocratique des pouvoirs.

Il est vrai que la démocratie s’exerce aussi au quotidien, dans la démocratie locale, au sein d’un fédéralisme poussé et d’une répartition équilibrée des pouvoirs, et jusque dans la vie des entreprises. Grâce à la « Mitbestimmung », j’ai rarement entendu un allemand se plaindre du manque de participation dans son entreprise, y compris dans les PME. Le patronat ne se contente pas d’invoquer l’esprit de responsabilité des salariés et des syndicats, il les associe pleinement à la prise de décision. Les entreprises n’en sont que plus fortes.

Une démocratie parlementaire efficace, qui ne confond pas coalition et allégeance, qui ne proclame pas la fin de tous les clivages, mais permet de les surmonter lorsque c’est nécessaire (il est vrai que les grandes coalitions à répétition ont gommé à l’excès les différences) ; des orientations européennes largement débattues ; une démocratie sociale qui ne nie pas les rapports de forces entre patronat et salariés : cette démocratie moderne explique bien des succès, et constitue une vraie source d’inspiration pour demain.

Matthias Fekl, ancien ministre, conseiller régional (PS) de Nouvelle-Aquitaine

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