Ministre de l'Intérieur
Conseiller régional de Nouvelle Aquitaine
Interview : « Il faut savoir pour qui nous nous battons »

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Ancien secrétaire d’Etat au commerce extérieur et dernier ministre de l’intérieur du quinquennat Hollande, Matthias Fekl souhaite que le Parti socialiste s’inscrive dans l’opposition à Emmanuel Macron. Battu au premier tour des législatives dans le Lot-et-Garonne, il entend « prendre sa part » dans la reconstruction de sa formation. En octobre 2016, il a lancé son propre mouvement, Movida, qui a pour ambition de renouveler le logiciel de la gauche.

Les députés socialistes doivent ils voter la confiance au gouvernement d’Edouard Philippe, le 4 juillet ? 

Les députés élus sont légitimes à faire leur choix. A titre personnel, je n’aurais pas voté la confiance. Je ne vois pas comment la gauche peut soutenir un gouvernement qui, sur une série de sujets, va à l’encontre de tout ce qu’elle porte : la suppression par ordonnances du droit du travail, la fin de l’impôt sur la fortune pour les détenteurs de gros portefeuilles d’actions et d’obligation… Ca n’empêche pas de vouloir être constructif quand les choses vont dans le bon sens, comme sur le RSI, ou l’extension de l’assurance chômage à des professions qui en sont privées. Mais dans la tradition parlementaire, pour un député, le vote de la confiance et celui du budget sont deux moments essentiels : vous êtes dans la majorité ou vous n’y êtes pas. On ne peut pas reconstruire la gauche en soutenant un gouvernement de droite. La gauche, ça ne peut pas être simplement l’accompagnement du néolibéralisme et la violence qui se cache derrière un tel projet et une telle vision du monde.

Certains au PS, comme Stéphane Le Foll, sont pourtant dans une attitude de discussion avec Emmanuel Macron…

Dans la phase de reconstruction de la Gauche, il faut savoir pour qui nous nous battons et quelle société nous voulons défendre. Certains parlementaires de gauche ont été élus avec le soutien d’En Marche, c’est donc naturel qu’ils s’inscrivent dans cette démarche. Ce n’est pas la mienne.  Il faut être cohérent. On ne peut pas faire entendre une voix forte, rebâtir des idées de gauche, préparer un nouveau projet à présenter aux Français tout en étant en permanence ambigu face au pouvoir en place. Le PS et la gauche ne se seraient pas reconstruits dans les années 1970 s’ils avaient passé leur temps à dire que le giscardisme, c’était formidable.

Faut-il au contraire que le PS parle avec Jean-Luc Mélenchon et la France insoumise ?

Le « phénomène Mélenchon » est le pendant du « phénomène Macron » : l’hyper-personnalisation du pouvoir, le culte du moi. S’ajoute pour le moment une forme d’agressivité permanente à l’égard des socialistes. Ce n’est pas ce dont nous avons besoin. On ne construit pas l’avenir le visage rivé sur le rétroviseur. En revanche, il y a dans la France insoumise, y compris dans le projet qu’a porté M. Mélenchon pendant la présidentielle, des choses à regarder de près, notamment dans le domaine de la justice fiscale, la question écologique, l’égalité. Il y a chez les Insoumis et dans leur électorat des gens de gauche extrêmement sincères avec lesquels il faut travailler.

Le PS doit-il être dans l’opposition? 

Oui, je le pense. Je suis frappé par l’air du temps qui veut que tout à coup, être dans l’opposition, ce serait politicien, contraire à l’intérêt général, que l’opposition serait nécessairement « stérile », comme si être constructif supposait d’être dans la majorité. L’opposition mérite le respect, c’est le B.-A. Ba de la démocratie. Dans l’une des plus vieilles démocraties d’Europe, en Grande-Bretagne, elle est même institutionnalisée. Par ailleurs, l’absence de pluralisme est dangereuse : l’alternance ne peut pas se faire tous les cinq ans entre En Marche et le Front national ! Ce serait un désastre absolu pour le pays. Au contraire, je suis convaincu qu’il y a un autre projet à proposer au pays. A nous de le construire.

Mais le PS qui vient de subir deux défaites à la présidentielle et aux législatives n’est-il pas mort ?

Les responsabilités sont collectives et j’en assume ma part. Nous sommes clairement à la fin d’un cycle, celui d’Epinay, qui s’est ouvert il y a plus de 45 ans. Il faut maintenant reconstruire de fond en comble, avec persévérance et humilité. On paye des années de travail insuffisant sur le fond, parfois de mépris du débat intellectuel, qui doit pourtant être au cœur d’une formation politique.  Je pense qu’il faudra organiser, courant 2018, avant le congrès du PS, de grandes assises de la Gauche, partout en France, autour de plusieurs thèmes : l’urgence démocratique, l’Europe, l’écologie, le travail, le retour de la puissance publique… Il faut aussi que la direction collégiale annoncée soit totalement et réellement renouvelée. Si d’ici quelques mois on n’a pas réussi à rebâtir sur le fond, les pratiques et les personnes, alors sans doute faudra-t-il créer complètement autre chose.

Plusieurs initiatives se font déjà jour. Benoît Hamon, par exemple, lance son mouvement le 1er juillet. Y serez-vous ?

Non, pour raisons personnelles. J’ai toujours dit que dans la campagne de Benoît Hamon, il y avait des intuitions qui compteront pour la Gauche de demain, sur l’écologie, la démocratie. Le projet vaut beaucoup mieux que la caricature qui en a été donnée. Beaucoup de personnalités intellectuelles de premier plan, comme Thomas Piketty, économiste de renommée internationale, ou Julia Cagé, dont les travaux font référence, ont travaillé dessus, et pourtant les petits adeptes de la pensée unique en ricanaient du matin au soir. Comme Epinay, le nouveau cycle va commencer par de nombreuses initiatives, qu’il faudra ensuite fédérer, en recréant du collectif, avec toute la gauche, pour aller de l’avant.

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