Ministre de l'Intérieur
Conseiller régional de Nouvelle Aquitaine
« Il y a une banalisation de l’accession au pouvoir de l’extrême droite »

Propos recueillis par Bruno Rieth

Ancien ministre de l’Intérieur passé par le secrétariat d’État chargé du Commerce extérieur, de la Promotion du tourisme et des Français de l’étranger, Matthias Fekl s’alarme du « silence assourdissant » des dirigeants européens face au retour de l’extrême droite dans le gouvernement autrichien.

Marianne : Comment analysez-vous l’arrivée au pouvoir du Parti de la liberté d’Autriche (FPÖ), une formation d’extrême droite, au gré d’une alliance de coalition avec les conservateurs ?

Matthias Fekl : C’est la traduction d’un mouvement de fond qui confirme l’ampleur de la progression des mouvements d’extrême droite à l’Est et au cœur de l’Europe. Il y a deux éléments particulièrement préoccupants avec la constitution de ce nouveau gouvernement. D’abord, que le FPÖ, parti d’extrême droite nationaliste, se retrouve au cœur du pouvoir régalien, au cœur de l’Etat, en ayant obtenu les ministères de l’Intérieur, de la Défense et des Affaires étrangères. Imaginez : l’extrême droite à la tête des forces de l’ordre, des services de renseignements, de l’armée ! Deuxième élément de préoccupation : nous assistons aujourd’hui à une banalisation en Europe de l’accession au pouvoir de l’extrême droite si l’on compare l’absence de réactions avec celles des années 2000.

Justement, en 2000, lors de la première participation du FPÖ à un gouvernement, les pays membres de l’UE avaient décidé de recourir à des sanctions envers l’Autriche. Comment jugez-vous l’absence de réactions des dirigeants européens aujourd’hui et que doit faire l’Union européenne ?

Le silence assourdissant des dirigeants européens est effrayant. Certes, on ne peut pas avoir recours comme dans les années 2000 à des sanctions. D’abord, parce qu’il faudrait obtenir l’unanimité à certaines étapes de la mise en œuvre. Ensuite et surtout, parce que ce n’est pas la bonne réponse à un vote démocratique, et cela ne ferait que conforter l’extrême droite et le rejet de l’Europe. Non, je pense que la réponse doit être politique. Il ne faut pas sous-estimer le poids des symboles et l’importance des mots dans la période que nous vivons. Il est indispensable que la France et l’Allemagne notamment parlent dès aujourd’hui de manière forte pour rappeler les valeurs communes européennes. Je propose aussi que nos deux pays proposent une déclaration de principes lors du premier conseil européen des chefs d’Etat et de gouvernement du second semestre 2018, puisque l’Autriche présidera alors l’Union pendant six mois. Et que ce message soit martelé à chaque conseil des ministres européens.

Comment concevoir, par exemple, de travailler comme si de rien n’était sur la politique migratoire et l’asile ou sur la protection des données, sous présidence d’un ministre de l’Intérieur d’extrême droite ? Les principes doivent être rappelés en amont, sans concession, et les différences de fond et d’approche clairement posées. Il faut demander des préalables à l’Autriche en prévision de sa présidence, la placer sous une vigilance démocratique accrue en matière de libertés et de Droits de l’Homme. Plus généralement, la refondation de l’Europe doit prévoir des mécanismes plus stricts en cas de méconnaissance des droits de l’Homme et des libertés fondamentales par un Etat membre.

Cette victoire de l’extrême droite traduit-elle l’échec des idées européennes ?

Elle prouve surtout que l’extrême droite monte même quand l’économie va bien comme c’est le cas en Autriche. Il ne suffit pas de faire baisser le chômage, être dans une approche simplement économique pour lutter contre la montée des extrêmes. La question des valeurs est primordiale dans ce combat. L’Europe doit être une réalité pour tous les Européens, pour que chaque citoyen européen puisse faire des expériences en dehors de son propre pays, dans son métier, dans sa formation, dans sa vie personnelle. Ainsi l’utopie européenne, l’Europe des valeurs deviendra une réalité.

Justement, dans un message publié sur Twitter vous avez fustigé une « Europe (États & Commission), si dure avec les gauches grecque & portugaise » et silencieuse sur l’extrême droite…

L’Europe n’est pas simplement une communauté d’intérêts économiques, c’est avant tout une communauté de valeurs, l’humanisme, les droits de l’Homme et l’Etat de droit. C’est au coeur du projet européen. Sauf que le système européen – j’y inclus bien sûr les Etats ! – a été plus prompt à réagir pour mettre en garde contre des projets économiques alternatifs que lorsque les valeurs démocratiques fondamentales sont en cause. Or il est essentiel, surtout en cette période de montée des extrêmes, de réaffirmer le projet politique de l’Union européenne, de son attachement aux droits de l’Homme, aux libertés individuelles, au droit d’asile, à l’Etat de droit. Il en va du sens même du rêve européen.

marianne
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